🤯 Singapour

Bienvenue dans la sĂ©rie d’articles Axiom Breakers 🤯. Petite intro.

Que vous le vouliez ou non, que vous en soyez conscient ou non, vous considèrez un grand nombre de choses comme Ă©tant Ă©videntes et immuables. Il peut s’agir d’une transmission gĂ©nĂ©tique ou d’une transmission culturelle. Vos gènes vous font paraĂ®tre Ă©vident et immuable qu’il ne faut pas sauter dans le vide, il y va de votre survie. Les axiomes transmis par vos gènes se basent sur une longue expĂ©rience des lois de la nature. Ils vous font gagner un temps prĂ©cieux et maximisent vos chance de vivre suffisamment longtemps pour transmettre vos gènes.

En revanche, les axiomes culturels sont construits par les sociétés.
Pensez Ă  une superstition : croire que briser un miroir porte malheur.
Plus moderne : la croyance qu’un garçon ou une fille doit se comporter d’une manière rigidement normalisĂ©e (encore tenace).

LĂ , nous ne parlons plus de lois de la nature. Nous ne parlons plus de quoi que ce soit d’immuable. Ce n’est Ă©vident que parce que c’est « gĂ©nĂ©ralement acceptĂ©« , sans remise en question.
Axiom Breakers veut, Ă  l’aide de contre-exemples, partir Ă  contre-courant de ces Ă©vidences gĂ©nĂ©ralement acceptĂ©es.

Notre point de dĂ©part sera Singapour, un petit pays passĂ© de tiers-monde Ă  mĂ©gapole avancĂ©e en un demi-siècle. Les raisons de son succès contredisent beaucoup de choses considĂ©rĂ©es comme « Ă©videntes et immuables » en Occident.

Singapour. Crédit : Sasin Tipchai

Ă€ l’origine, Singapour est un port de pĂŞche javanais. Elle passera sous contrĂ´le nĂ©erlandais puis britannique au XIXe siècle et on y fera venir des travailleurs chinois et indiens. L’empire britannique finit par donner son indĂ©pendance Ă  Singapour en 1959. Pour la petite ville-Ă©tat, l’Ă©tape suivante est logiquement d’intĂ©grer le gros pays frontalier : la Malaisie. Mais cela ne se passa comme prĂ©vu.

En 1965, Singapour devient indĂ©pendante « malgrĂ© elle ». Après quelques annĂ©es au sein de la FĂ©dĂ©ration des États de Malaisie, on fait comprendre Ă  Singapour que son pluri-ethnisme (2/3 tiers de la population est d’origine chinoise, le reste Ă©tant divisĂ© entre malais et indiens) ne concorde pas avec la philosophie de l’Ă©tat malais, ethnocentrĂ©.

Son indĂ©pendance tient alors Ă  la prĂ©sence de l’armĂ©e britannique pendant quelques annĂ©es encore. Singapour est un pays pauvre et peu dĂ©veloppĂ©, mais sa position stratĂ©gique en fait un sujet de convoitise pour la Malaise et l’IndonĂ©sie. La situation semblait bien malheureuse pour Singapour Ă  ce moment lĂ , sans ressources et avec pour seul appui quelques lĂ©gions anglaises.

Un groupe d’hommes, dĂ©terminĂ©s Ă  assurer l’avenir de Singapour, prit les choses en main. Parmi eux Lee Kuan Yew, premier ministre de Singapour jusqu’en 1990.

S’affirmer sur la carte du monde : constituer une armĂ©e

Pour survivre face aux menaces de ses voisins, Singapour doit donc immĂ©diatement se parer d’une armĂ©e. Avec un budget limitĂ©, l’armĂ©e singapourienne achète de vieux tanks et avions.

Pour constituer une armĂ©e singapourienne, on crĂ©Ă© des incitations pour la population Ă  s’enregistrer comme rĂ©serviste. Le sentiment national et patriotique s’en trouve renforcĂ©. On fait appel Ă  l’armĂ©e israĂ©lienne pour venir former les troupes nouvellement levĂ©s.

Sur le front politique, on temporise. On essaie de faire rester l’armĂ©e britannique autant que possible. Lorsqu’elle finit par s’en aller, Singapour est en mesure de se dĂ©fendre seule. Elle ne sera jamais attaquĂ©e.

Ce premier Ă©pisode de l’histoire contemporaine de Singapour pose les fondations de son dĂ©veloppement : la mise en place et l’exĂ©cution d’un plan, la culture d’un sentiment patriotique et l’intelligence diplomatique. Plus important encore : la manipulation du peuple par l’incitation, vers un objectif commun, « gagnant-gagnant ».

La gouvernance de Singapour a souhaitĂ© rendre son peuple travailleur et amoureux de son pays. Il crĂ©Ă© un sentiment de « nous avons tous notre destin entre les mains » pour galvaniser une population alors largement inĂ©duquĂ©e et non qualifiĂ©e. Les incitations Ă  s’inscrire comme rĂ©serviste font partie d’une longue liste de mesures prises pour encourager le peuple de Singapour Ă  construire, crĂ©er et dĂ©velopper leur pays (voire chapitre « Social » avec le plan mis en place pour que les singapouriens deviennent propriĂ©taires de leurs logements).

L’exemple de Singapour nous montre qu’un sentiment patriotique bien cultivĂ©, ne conduisant pas Ă  une fermeture sur soi (chose impossible pour Singapour, dont pratiquement toute la population venait de l’immigration, et dont la survie se jouait dans leurs relations extĂ©rieures) peut ĂŞtre bĂ©nĂ©fique Ă  une nation. Le peuple peut ainsi se sentir plus impliquĂ©, son besoin d’appartenance est mieux satisfait.
Pour faire une mĂ©taphore sportive, c’est comme si le pays tout entier se mettait Ă  jouer en Ă©quipe, tout en se montrant fair-play et amical avec les autres Ă©quipes.

Garden by the Bay. Crédit : Faizal Sugi

DĂ©velopper une Ă©conomie : bon sens et transparence

Singapour est célèbre pour son très faible taux de corruption.

Singapour n’a aucune ressource naturelle. Les Ă©vĂ©nements ont fait que le peuple Ă©tait anxieux pour sa survie, ce qui en faisait un facteur de cohĂ©sion pour le gouvernement (qui a su en faire un atout). Le peuple Ă©tait donc prĂŞt Ă  travailler dur. Le peuple avait confiance dans le gouvernement et inversement. Le gouvernement a donc cherchĂ© Ă  orienter l’Ă©conomie sur des marchĂ©s porteurs Ă  l’international : l’Ă©lectronique dans un premier temps, les services financiers plus rĂ©cemment.

Ensuite, Singapour a pris le parti de crĂ©er un environnement propice aux investissements Ă©trangers et au tourisme, a « draguĂ© » les multinationales Ă©lectroniques japonaises et amĂ©ricaines. Grâce Ă  des incitations fiscales, Ă  la situation gĂ©ographique stratĂ©gique de Singapour et Ă  une main d’œuvre de mieux en mieux qualifiĂ©e, les capitaux Ă©trangers ont accourus Ă  Singapour, qui s’est fait une mission de ne duper personne.

Singapour n’est pas le premier pays Ă  vouloir attirer des capitaux Ă©trangers afin de dĂ©velopper une Ă©conomie sur un territoire sans ressources et avec une main d’œuvre peu qualifiĂ©. En revanche, l’accent mis par Singapour sur la transparence et la lutte contre la corruption a clairement fait une immense diffĂ©rence.

Non seulement cela donna confiance aux investisseurs amĂ©ricains et japonais, mais cela assurait que les impĂ´ts Ă©taient bien investis dans l’intĂ©rĂŞt du pays et du peuple.
Cela rend évident que la transparence et la lutte contre la corruption, la collusion et le népotisme sont des facteurs de réussite économique et sociale. Très peu de pays suivent cet exemple.

Il n’est pas forcĂ©ment ici question de justice ou d’Ă©galitĂ©. La transparence et l’absence de corruption permettent simplement de rĂ©compenser ce qui doit l’ĂŞtre : le travail et la poursuite de l’intĂ©rĂŞt collectif.

Lorsque le système rĂ©compense naturellement ceux qui participent au dĂ©veloppement Ă©conomique et social du pays, alors le pays va naturellement s’Ă©lever.


Lorsque le système rĂ©compense la poursuite d’intĂ©rĂŞts personnels, on finit avec le peuple dans la rue, avec le sentiment lĂ©gitime d’avoir Ă©tĂ© trompĂ©.

Et on encourage le mensonge, la falsification et la duperie à tous les niveaux de la société.

Un ministre singapourien gagne beaucoup plus d’argent qu’un ministre français. Or, c’est le ministre français que l’on accusera de vouloir se remplir les poches. Car il le fait en poursuivant son intĂ©rĂŞt personnel au dĂ©triment de l’intĂ©rĂŞt collectif. Et notez ici que l’on blâme ici le système, pas les hommes.

Devenir une place forte financière

Singapour crĂ©Ă© le premier fond Asie. TolĂ©rance zĂ©ro sur les Ă©carts car Singapour n’a pas de grosse puissance derrière elle pour se backer en cas de banqueroute.

Cette intégrité et transparence totale fera que Singapour sera peu affectée par les crises économiques.

Créer un lien de confiance avec les syndicats

Toujours dans cette optique de dĂ©veloppement Ă©conomique, et cette logique de transparence et d’intĂ©gritĂ©, le gouvernement s’appliquer Ă  crĂ©er une relation de confiance avec les syndicats et « trade union » : transparence, intĂ©gritĂ©, « tirer dans le mĂŞme sens ». Le dialogue est ouvert mais le gouvernement s’assure Ă©galement que les charges menĂ©es par les associations de travailleurs soient lĂ©gitimes. La rĂ©cupĂ©ration politique et le dommage social sont donc proscrits fermement.

Crédit : JohnsonGoh

Une politique sociale basĂ©e sur l’incitation

« A fair, not welfare society » : les aides sociales sont ajustĂ©es pour valoriser l’effort individuel. Le système de santĂ© a Ă©tĂ© mis en place dans une logique d’Ă©viter les abus et le gaspillage (chose qui nĂ©cessita plusieurs ajustement). Lee Kuan Yew et le gouvernement ont rĂ©flĂ©chit en amont aux possibles dĂ©tours pris par les mesures.

Le gouvernement considĂ©rait qu’un travailleur Ă©tait plus investi dans la vie Ă©conomique et sociale si il Ă©tait propriĂ©taire de son logement, ainsi un programme fut lancĂ© pour aider les travailleurs, mĂŞme les classes sociales les plus basses, a acquĂ©rir un logement et ne plus ĂŞtre locataire (et ce toujours en voulant aider, pas en voulant simplement donner). Ce programme a eu des effets bĂ©nĂ©fiques Ă©conomiques et sociaux.

La critique publique se doit d’ĂŞtre constructive et justifiĂ©e

Nous abordons le point le plus sensible pour les occidentaux : la libertĂ© d’expression.

Le gouvernement singapourien poursuit tout opposant ou journaliste ayant profĂ©rĂ© des allĂ©gations fausses et non sourcĂ©es. La critique est autorisĂ©e, si elle est constructive et que les arguments avancĂ©s peuvent ĂŞtre dĂ©montrĂ©s. Ainsi les opposants politiques du parti en place ont compris qu’il n’y aurait aucune tolĂ©rance avec le mensonge et la critique gratuite et qu’il valait mieux rĂ©flĂ©chir avant de se lancer dans une cabale.

Comme Lee Kuan Yew a eu des rĂ©sultats indiscutables et qu’il a toujours Ă©tĂ© intègre, aucun opposant n’a pu le faire vaciller.

Souvent accusĂ© d’autoritaire, voire de quasi dictateur pour cette raison, Lee Kuan Yew se dĂ©fendit en affirmant qu’il gardait ainsi l’unitĂ© et la confiance du peuple.

La piscine suspendue du complete hotelier « Marina Bay Sands » face aux docks. CrĂ©dit: Bernd Hildebrandt

Ce que Singapour remet en question

La libertĂ© d’expression est quelque chose de difficilement contestable pour les occidentaux. Nous estimons que la dĂ©mocratie et la libertĂ© d’expression sont les meilleures politiques qui soient. C’est notre axiome. On estime que n’importe qui Ă  le droit de dire n’importe quoi ou presque.

Ă€ Singapour, on estime que laisser dire n’importe quoi peut causer un dommage social. On restreint une libertĂ© au peuple, libertĂ© si chère en occident, afin d’assurer une plus grande cohĂ©sion et moins de remous au sein de la sociĂ©tĂ©.

Une transparence totale, mĂŞme envers son gouvernement (et de la part de ce dernier), enfreint aux yeux des occidentaux leur droit Ă  la vie privĂ©e. Les singapouriens se sont conformĂ©s Ă  des obligations de transparence sur leurs dĂ©placements et leurs frĂ©quentations dès le dĂ©but de l’Ă©pidĂ©mie de Covid-19. En France, l’application « Stop Covid-19 » a Ă©tĂ© largement ignorĂ©e et critiquĂ©e pour avoir voulu jouer un rĂ´le analogue.

Cette transparence Ă©tait la meilleure chose Ă  faire lorsque Singapour a eu besoin d’attirer des capitaux Ă©trangers. Cette politique s’est rĂ©vĂ©lĂ©e bĂ©nĂ©fique Ă  de nombreux Ă©gards politiques et Ă©conomiques depuis, et Singapour est rĂ©gulièrement citĂ© comme Ă©tant l’un des pays ayant le plus faible taux de corruption.Singapour est Ă©galement connu pour certaines lois qui paraissent Ă  la fois farfelues et liberticides aux yeux de l’occident. Deux exemples frappants :

  • l’interdiction gĂ©nĂ©rale des chewing-gum, dont la consommation ou le commerce sont durement pĂ©nalisĂ©s. Un petit plaisir en moins pour une petite partie de la population, qui reprĂ©sente des frais de nettoyage en moins et plus de propretĂ© pour l’ensemble de la sociĂ©tĂ© ;
  • les châtiments corporels sont encore administrĂ©s, ce qui paraĂ®t barbare aux yeux occidentaux. Des coups de cannes pouvant laisser des plaies d’un centimètre de large sont administrĂ©s. Ce châtiment est toutefois rĂ©servĂ© aux individus masculins de moins de 50 ans. Singapour affirme que ce sĂ©vice est dissuasif et contribue Ă  la bonne tenue des citoyens singapouriens.

On retiendra donc que Singapour est un pays moins dĂ©mocratique et moins libre que la France ou les USA (que je pense ĂŞtre les principales rĂ©fĂ©rences des lecteurs de ce blog). Or, si on peut accuser au gouvernement singapourien d’ĂŞtre autoritaire, son bilan humain et Ă©conomique parle pour lui.

Bien entendu, malgrĂ© l’angle plutĂ´t prosĂ©lyte de cet article, Singapour n’est pas exempt de dĂ©fauts et de faiblesses. On n’y vit pas forcĂ©ment plus heureux qu’en France ou qu’aux USA, et les stats sur les habitants du pays sont Ă  relativiser Ă©tant donnĂ© sa très forte proportion de millionnaires (voire de milliardaires). Cet article avait pour but de dĂ©montrer certaines choses ou idĂ©es mises en oeuvre Ă  Singapour qui sembleraient contraires aux principes occidentaux.

La démocratie est-elle si bénéfique à une société ?

La libertĂ© totale d’un individu n’est-elle pas une menace pour lui-mĂŞme et pour la sociĂ©tĂ© ?

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Note : cet article a Ă©tĂ© inspirĂ© par l’excellent billet « Worldly Wisdom from Lee Kuan Yew: 9 Lessons You Can Learn from LKY » de Ludvig Sunstrom, dont la lecture est recommandĂ©e en complĂ©ment.

Pour en savoir plus sur Singapour aujourd’hui, je recommande chaudement le blog « Paris-Singapore« .

Cet article est sujet Ă  rĂ©Ă©criture partielle ou totale car je n’en suis pas satisfait.


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